Vie de foi

Féminisme – biblique?

J’ai été invitée dans une Église pour donner une conférence sur le «féminisme biblique». L’association de ces deux mots ne tarde généralement pas à provoquer une réaction émotionnelle:

  • Les un.e.s s’indignent que l’on ose même songer à les coller côte à côte
  • Les autres soupirent que l’on puisse s’en indigner et espèrent qu’on pourra bientôt – ENFIN – considérer le féminisme comme un acquis nécessaire dans toute réflexion.

Féminisme

« Féminisme » est un mot si chargé qu’il a même son abécédaire des gros mots. L’utiliser ou s’en revendiquer c’est bien souvent risquer le malentendu.

Dans les représentations populaires, le féminisme est vu comme l’idéologie revendicative de femmes assoiffées de pouvoir et prêtes à tout, quitte à user de violence, pour renverser le patriarcat en faveur d’une société où les hommes seraient à leur botte. Peu engageant n’est-ce pas ?

Face à cette déformation, revenons aux essentiels avec la définition donnée par le Petit Robert (2020). Le féminisme y est décrit comme « l’attitude des personnes qui souhaitent que les droits des femmes soient les mêmes que ceux des hommes. »

Ce mouvement issu de la société civile, dont se revendiquent aujourd’hui des hommes et des femmes, a profondément marqué les esprits occidentaux. Les changements sociétaux (droit de vote, lutte contre les discriminations, etc.) ont conduit à questionner les anciennes façons de faire pour laisser la place à de nouvelles. Le travail féministe des dernières décennies se traduit aujourd’hui de façon toute concrète dans des lois et des droits.

Si la société s’est transformée, l’Église aussi. Pendant des siècles, la culture patriarcale (supériorité de l’homme sur la femme) ambiante a influencé la manière de lire les textes bibliques. Ces dernières décennies la culture a changé et a rendu l’Église progressivement capable de porter un nouveau regard sur les textes, de découvrir autrement le message dont ils sont porteurs.

Biblique

La question du « féminisme biblique » peut donc être posée ainsi : «Y a-t-il dans le texte biblique, et tout particulièrement dans les évangiles qui en sont le centre, un mouvement politique et social qui favorise et souligne l’égalité religieuse, économique, culturelle, personnelle, sociale et juridique entre les femmes et les hommes ?» Cette question n’est pas lancée à la légère. La réponse a des répercussions toutes pratiques.

Pour le dire autrement et avec une pointe d’humour, « la femme est-elle, dans la Bible, un homme comme un autre?« 

Le questionnement du féminisme biblique amène à poser un nouveau regard sur les textes et à découvrir ce que l’on n’était peut-être pas capable de voir jusqu’alors.

Un exemple de changement de regard

Prenons simplement la question – récente ! – de l’égalité en valeur et en dignité des hommes et des femmes créés ensemble à l’image de Dieu (Gn 1.27). Cette égalité de valeur est aujourd’hui majoritairement acceptée et les voix de ceux qui défendent une infériorité de valeur de la femme se sont heureusement faites rares. Pourtant cette voix a été massivement portée tout au long de l’histoire de l’Église :

  • Pour Aristote la femme n’est qu’un réceptacle de la vie, une « marmite » pour reprendre l’expression (anachronique) de Françoise l’Héritier.
  • Pour Saint-Augustin, « La femme elle-même n’est pas l’image de Dieu alors que l’homme l’est aussi pleinement et aussi complètement que lorsque la femme lui est adjointe.»
  • Pour Thomas d’Aquin : « La femme est un mâle manqué ; elle est par nature soumise à l’homme parce qu’en l’homme la raison prédomine. »

Ces propos nous semblent choquants aujourd’hui. Pourtant, l’égalité en valeur et en dignité aujourd’hui reconnue comme évidente dans les textes bibliques n’a longtemps pas été admise par l’Église. En 1957, il y a à peine 60 ans, le Pape Pie XII est le premier pape à affirmer l’égalité en valeur et en dignité :

L’homme et la femme sont les images de Dieu et, selon leur mode propre, des personnes égales en dignité et possédant les mêmes droits sans qu’on puisse soutenir en aucune manière que la femme soit inférieure. [1]

Le mouvement égalitaire présent dans le texte biblique n’a pas toujours été accueilli à travers l’histoire. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire du christianisme, les hommes et les femmes peuvent étudier les textes ensemble et cela change bien des choses.

Une image

Prenons l’image de deux trains. L’un, l’idéologie des féminismes séculiers et l’autre, celui de la pensée biblique. Chacun d’eux a une destination différente : pour les féministes la destination sera atteinte lorsque l’égalité humaine sera achevée sur les plans économiques, sociaux, juridiques etc. Cependant, cette destination à elle seule ne saurait satisfaire ceux qui se placent dans une perspective biblique. Le train de la pensée biblique arrivera à destination lorsque « la volonté de Dieu sera faite sur terre comme au ciel » – lors du retour du Christ en gloire – Quand Dieu sera en tout et en tous. En d’autres terme, elle se focalise d’abord sur Dieu et son plan de salut pour l’humanité.

Ces deux trains n’ont pas la même destination mais ils s’arrêtent à des stations communes : l’égalité en dignité et en valeur des créatures de Dieu comme nous l’avons vu, mais aussi la volonté que chacun et chacune trouve sa place dans un vivre ensemble harmonieux et respectueux de ceux et celles qui s’y trouvent – une Église unie, solidaire et aimante pour la gloire de Dieu!

L’attitude et les paroles de Jésus vis-à-vis des femmes continuent à interpeler les passagers des deux trains. Il n’a pas hésité à enfreindre les codes de son temps et n’a jamais enfermé ses auditrices dans un rôle prédéterminé. Il s’est adressé à elles directement, sans passer par leurs maris contrairement aux coutumes juives. Au contraire, il les a restaurés dans leur dignité en appelant une femme « fille d’Abraham » (Lc 13 .16), en laissant et encourageant Marie à étudier à ses pieds en tant que disciple (Lc 10), en recevant l’onction, un acte de prêtrise, de Marie de Béthanie (Jn 12), en mandatant Marie-Madeleine de proclamer, littéralement prêcher, la résurrection (Jn 20.19-23) et de multiples autres manières.

Bref, le « féminisme biblique » est une piste sérieuse à explorer dans un dialogue engagé entre mouvement de société et révélation biblique.


[1] Allocution de PIE XII à l’Union mondiale des organisations féminines catholiques, « La mission et l’apostolat de la femme catholique » (29 septembre 1957), la documentation catholique 1263, 1957, col. 1349-1362, ici : col. 1352.

Marie-Noëlle Yoder est enseignante en théologie pratique et en éthique au centre de formation du Bienenberg (Suisse). Elle est administratrice du blog servirensemble.com. Elle est aussi mère de famille et thérapeute familiale et conjugale.

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